Archive pour septembre 2009

L’autorité parentale, quelle légitimité dans nos sociétés égalitaires ?

22 septembre 2009

L’égalité est une des valeurs fondamentales de nos démocraties. Afin d’assurer que cette valeur reste au centre de nos sociétés, il est fondamental que la famille garde sa structure autoritaire et hiérarchique.

Tels sont les propos de Irène Théry, sociologue et directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, qui ont donné le coup d’envoi au congrès «  Le difficile bonheur d’éduquer » le 7 et 8 septembre 2009 à Lausanne.

Dans un monde démocratique où tous les individus sont égaux, les parents ont le devoir d’exercer de l’autorité sur leurs enfants ; ces derniers étant par ailleurs leurs égaux. Comment concilier ces deux concepts qui semblent à priori contradictoires ? Il s’agit là de permettre aux parents de se réapproprier la légitimité de leur travail d’éducateurs afin qu’ils accomplissent leur devoir d’éducation.

La difficulté réside à donner du sens à cette exception à la règle fondamentale égalitaire. En effet, durant les derniers siècles les groupes minorisés de nos sociétés occidentales ont lutté contre leur inégalité de statut (les bourgeois, les pauvres, les colonisés, les femmes, …). L’institution familiale a aussi bénéficié de cette mouvance avec le combat pour l’égalité des sexes.

Cependant, selon Théry, la famille doit garder sa structure autoritaire et hiérarchique pour ce qui est des âges et des générations. Il faut par contre se réapproprier le sens des termes autorité et hiérarchie, connoté négativement par notre histoire récente, afin de leur rendre leur juste valeur.

Ainsi, l’autorité n’est pas le pouvoir absolu que le père, en tant que chef, exerce sur les autres membres de la famille. Ce pouvoir trouve sa légitimité dans le simple fait d’être le père et est soumis à l’expression des désirs ou des humeurs de cet être omnipotent. L’autorité par contre ne peut pas être conférée par la personne qui l’exerce, c’est la société qui la donne à travers le statut de parent. De plus, elle peut seulement être rapportée au devoir d’éducation que la société la charge d’accomplir. Un parent ne peut pas dépasser ce devoir et imposer sa volonté au-delà de la tâche qui lui a été confiée et doit l’accomplir selon les principes que la société lui impose. Par exemple, en Suisse, un modèle éducatif basé sur les punitions corporelles n’est pas permis.

Théry déplore aussi l’enfermement de nos sociétés dans une échelle où la valeur référent est l’égalité et tout ce qui l’est moins ou pas est disqualifié. Dans son exposé, elle propose une hiérarchie des valeurs et cite Louis Dumont, anthropologue, pour définir la hiérarchie et lui donner un sens qui permet de dépasser ses connotations négatives et d’aller au-delà de la simple bipolarité de ce qui est égal et inégal. « La hiérarchie est la figure d’englobement de la valeur contraire ».  Ce concept permet de se réapproprier une hiérarchie réversible des valeurs qui ne détruit pas le contraire de ce qui est privilégié à un moment donné.

Nos sociétés démocratiques sont construites sur plusieurs valeurs fondamentales qui parfois sont contradictoires (liberté, égalité, solidarité, individualisme, …). Quand une situation demande la mise en avant d’une valeur par rapport à une autre, les autres ne sont pas diminuées ou détruites, elles sont mises en retrait temporairement.

Dans la famille, l’enfant doit être vu comme un être égal à ses parents, un sujet ayant des droits. Il doit aussi être vu comme un étranger à peine arrivé auquel il faut expliquer les règles et transmettre la culture de ce monde humain. La société confère aux parents le devoir de l’éduquer à notre monde humain et leur octroie l’autorité dont ils ont besoin pour l’accomplir.

Ainsi dans nos sociétés démocratiques, où la valeur égalitaire entre les individus est constituante, l’autorité parentale retrouve son sens et sa légitimité.

Propos recueillis lors de la conférence de Irène Théry le 07.09.09 à Lausanne, dans le cadre du congrès « Le difficile bonheur d’éduquer », organisé par le Service de Protection de la Jeunesse du Canton de Vaud.

Clara Balestra, 22.09.09

Où il est à nouveau question du châtiment corporel

14 septembre 2009

Editorial de M. Jean Zermatten, vice-président de la Fondation Sarah Oberson et du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies, Directeur de l’Institut international des Droits de l’enfant

Le 27 août dernier, un colloque national organisé par la Fondation Terre des Hommes a réuni une centaine de personnes à Berne pour reparler du châtiment corporel. Après le rejet de l’initiative parlementaire «Mieux protéger les enfants contre la maltraitance », à fin 2008 (quel cadeau de Noël aux enfants !),  il convient en effet de se poser la question  de savoir si la Suisse va se joindre à l’actuelle campagne du Conseil de l’Europe qui demande l’abolition de toutes formes de châtiments corporels à l’égard des enfants  et si notre pays va enfin  prendre ses responsabilités. Pour information,  19 pays européens ont déjà bannis les châtiments corporels, et dix autres s’y préparent . La Suisse suivra-t-elle ?

Le Comité des droits de l’enfant définit clairement « … tous châtiments impliquant l’usage de la force physique et visant à infliger un certain degré de douleur… ».  Le Comité illustre ce qu’il entend, par ex. «  l’administration d’un coup («tape», «gifle», «fessée») avec la main ou à l’aide d’un instrument − fouet, baguette, ceinture, chaussure…. Mais aussi « un coup de pied, secouer ou projeter un enfant, le griffer, le pincer, le mordre, lui tirer les cheveux, lui  tirer les oreilles ou bien encore à forcer un enfant à demeurer dans une position inconfortable, à lui infliger une brûlure, à l’ébouillanter ou à le forcer à ingérer quelque chose ». De l’avis du Comité, tout châtiment corporel ne peut être que dégradant. En outre, certaines formes non physiques sont également cruelles et dégradantes et donc incompatibles avec la Convention. À leur nombre figurent, par exemple: les châtiments tendant à rabaisser, humilier, dénigrer, prendre pour bouc émissaire, menacer, effrayer ou ridiculiser l’enfant .

Si la Suisse a supprimé le droit de correction du Code civil suisse, en 1978 par l’abrogation de d’ancien art. 278 CCS  et si le Tribunal fédéral, le 5 juin 2003, a rendu un arrêt important contre les mauvais traitements à l’égard des enfants en indiquant que le fait de tirer les oreilles régulièrement à un enfant, en sus de l’administration de gifles était un fait punissable, la réalité légale est que le châtiment corporel comme tel n’a pas été interdit de manière explicite par la loi. Et surtout qu’il existe une tolérance face au recours à la gifle, fessée et autres coups, sous prétexte de «correction», d’éducation et d’utilisation de moyens «pédagogiques» envers les enfants. La décision du Parlement suisse est curieuse, dans le sens où le Comité des droits de l’enfants, dans son examen de la situation des droits de l’enfant en Suisse en 2002, a très clairement recommandé « …d’interdire explicitement toutes les pratiques de châtiment corporel au sein de la famille, à l’école et dans les établissements et de mener des campagnes d’information destinées, entre autres, aux parents, aux enfants, aux responsables de la police et de la justice et aux enseignants, pour expliquer les droits des enfants à cet égard et encourager le recours à d’autres moyens de discipline compatibles avec la dignité humaine de l’enfant et conformes à la Convention…» (1)

En une période où l’on s’étonne de la violence des adolescents et où l’on veut éradiquer (ou au moins faire baisser) cette violence, il est assez curieux que l’on puisse encore tolérer des modes violents d’ «éducation». Bannir le châtiment corporel, c’est aussi prévenir, globalement, la violence.

Il est à espérer que la Suisse fasse enfin le petit bout de chemin qui lui reste à accomplir pour bannir toute violence à l’égard des enfants. Ce geste hautement symbolique est attendu par les enfants, tous les enfants !

Jean Zermatten, 31.08.09

Complément:
Lors du congrès intitulé « Le difficile bonheur d’éduquer », organisé par le Service de Protection de la jeunesse du canton de Vaud les 7 et 8 septembre 2009, un débat autour de l’interdiction des châtiments corporels dans la famille a opposé Mme Ruth Gaby Vermot-Mangold, auteure de l’initiative parlementaire susmentionnée «Mieux protéger les enfants contre la maltraitance » et le journaliste M. Alain Rebetez. Celui-ci, reprenant les propos de son article paru dans l’Hebdo (3.11.2005), s’est demandé si les promoteurs de l’interdiction ne souffraient pas d’ ‘une étrange terreur des rapports physiques’ qui les faisaient abhorrer les châtiments corporels.
L’auditoire de professionnels de la protection de l’enfance a réagi de manière inattendue en soutenant en grande partie les propos de M. Rebetez. L’interdiction des châtiments corporels en Suisse est encore loin d’avoir ne serait-ce que l’approbation des professionnels.
Souhaitons que le débat s’intensifie afin que les mentalités puissent évoluer comme le préconise le Comité des droits de l’enfant.

Clara Balestra, 14.09.09

(1) CRC/C/15/Add.182 du 13 juin 2002