Participation des jeunes à la vie politique en Suisse : un cas révélateur

24 octobre 2011 par fso

En ce qui concerne la Suisse, la politisation accrue et le faible impact actuel des jeunes sur la scène politique révèle en creux le déficit de participation au niveau local. Les moyens financiers ne font donc pas tout, il faut aussi un changement culturel (écouter les jeunes !) et institutionnel (structures) pour véritablement augmenter la liberté réelle des jeunes citoyens. La «culture de la participation»(2)   favorisée par la Convention relative aux droits de l’enfant est bien entendu une problématique à plusieurs dimensions interdépendantes. Elle nécessite néanmoins un engagement plus fort de la part des collectivités publiques.

Editorial du Pr. Daniel Stoecklin, Professeur à l’UER en Droits de l’enfant à l’IUKB et Collaborateur scientifique de l’IDE

En Suisse, la Session fédérale des jeunes fête cette année ses 20 ans. L’organisation est assurée par le Conseil suisse des activités de jeunesse (CSAJ), qui rassemble près de 70 associations de jeunesse en Suisse. Cette manifestation réunit chaque année 200 jeunes âgés de 14 à 21 ans dans la salle du Conseil national pour débattre de sujets politiques et voter des pétitions. Celles-ci sont ensuite transmises aux commissions parlementaires compétentes. Quel bilan peut-on en tirer et plus largement comment se situe la Suisse, en comparaison internationale sur le plan de la participation des jeunes à la vie politique ? Répondre à ces questions nécessiterait une recherche approfondie. Mais plus qu’un hypothétique classement, il semble pertinent d’identifier des tendances générales et de construire une problématique de la participation.

Politisation accrue en amont et en aval
La représentativité des jeunes participants à cette session repose sur la langue, le sexe et la formation, et non sur leur appartenance ou opinion politique. Cependant, environ 1/3 d’entre eux sont déjà membres d’un parti politique, ce qui se reflète notamment dans des opinions souvent tranchées et politisées, et dans les objets des pétitions. A la politisation en amont s’ajoute aussi de plus en plus celle en aval : les partis politiques, interdits de parole lors de la session, viennent néanmoins installer leurs stands dans les couloirs afin de présenter leur programme. Cette année, les pétitions portent sur les cours d’intégration pour les migrants, les conditions de naturalisation, l’engagement des civilistes dans les pays en développement, une taxe d’incitation sur le courant électrique pour promouvoir les énergies renouvelables, l’interdiction de citer l’origine des criminels dans les médias, des camps thérapeutiques pour jeunes délinquants, la re-nationalisation des chemins de fer, l’harmonisation de la formation secondaire, la protection de tous les apprentis par une convention collective de travail, le renforcement du Bureau fédéral de l’égalité. A noter encore une pétition sur la compatibilité des initiatives populaires avec le droit international, visant donc à freiner le repli nationaliste qui sévit depuis quelques années.

Les thèmes abordés en session par les jeunes en Suisse reflètent donc une situation moins préoccupante que chez nos voisins européens, où les jeunes manifestent dans la rue pour des questions plus directement liées à un présent relativement sombre, en premier lieu sur le plan économique.

Faible impact et faible implication
En général, les propositions des jeunes aboutissent rarement. Certains projets sont relayés sous forme de motion ou de pétition par des députés. Les deux seules motions, inspirées par la session des jeunes, qui ont été adoptées par le Parlement portaient sur l’interdiction d’utiliser publiquement des symboles racistes (2003) et sur la lutte contre la pornographie infantile sur internet (2003). Ce sont là des sujets auxquels aucun politicien ne pourrait décemment opposer une fin de non-recevoir. Autrement dit, il est probable que les jeunes ne soient entendus que lorsqu’ils enfoncent des portes ouvertes !… Leur impact serait donc faible.

Cela renforce en retour ce que des chercheurs ont désigné comme la différence d’implication entre les enfants du monde minoritaire (occidental) et majoritaire (pays en développement). Dans le monde minoritaire, il y a une grande distance, voire une coupure, entre la prise de décision locale et l’expérience quotidienne des enfants et des jeunes qui vivent dans des mondes « virtuels », y compris à l’école. Dans le monde majoritaire, la participation a un lien direct avec l’expérience quotidienne de la survie, la recherche de moyens de subsistance pour soi, sa famille et sa communauté1 . L’implication plus faible et plus individualiste serait révélatrice d’une plus grande aisance personnelle et d’une plus grande indifférence, mais aussi d’une crise de sens.

Liberté formelle et liberté réelle
La participation en termes de choix et de réalisation personnelle serait ainsi l’apanage des sociétés les plus riches. Comment la favoriser sans pour autant négliger ses obligations et devoirs envers autrui ? Comment trouver le juste équilibre ? Cela pose la question de la responsabilité sociale du secteur financier dans l’engagement que prennent les Etats pour les droits de l’enfant. De plus, il s’agit de garantir l’équilibre entre les droits de protection de l’enfant, de prestations à l’enfant, et de participation de l’enfant. Car quand la protection et les prestations ne sont pas garanties, alors la participation des enfants aux décisions qui les intéressent (art. 12), leur liberté d’expression (art. 13), de pensée, de conscience et de religion (art. 14), d’association (art. 15), leur vie privée (art. 16), et leur accès à l’information (art. 17), ne sont que des libertés formelles qui ne sont pas traduites en libertés réelles. L’équilibre entre les types de droits reste encore largement à trouver, mais le paramètre économique est sans doute un élément décisif.

En ce qui concerne la Suisse, la politisation accrue et le faible impact actuel des jeunes sur la scène politique révèle en creux le déficit de participation au niveau local. Les moyens financiers ne font donc pas tout, il faut aussi un changement culturel (écouter les jeunes !) et institutionnel (structures) pour véritablement augmenter la liberté réelle des jeunes citoyens. La « culture de la participation »2   favorisée par la Convention relative aux droits de l’enfant est bien entendu une problématique à plusieurs dimensions interdépendantes. Elle nécessite néanmoins un engagement plus fort de la part des collectivités publiques.

Références :
1. Percy-Smith, B., Thomas, N. (2010). A handbook of children and young people’s participation. Perspectives from theory and practice. Routledge.
2. ZERMATTEN Jean & STOECKLIN Daniel : Le droit des enfants de participer : Norme juridique et réalité pratique : contribution à un nouveau contrat social”, IDE 2010
Voir notre page Publications

Pour aller plus loin :
L’IUKB (Institut Universitaire Kurt Bösch) est associé à la journée “La jeunesse valaisanne rencontre le monde politique” qui aura lieu le 30 septembre dans la salle du Grand Conseil à Sion (Rue du Grand-Pont 4).

Deux stagiaires MIDE10 (Master Interdisciplinaire en Droits de l’Enfant), ont travaillé sous supervision méthodologique à la préparation de cette rencontre qui est une première en Valais et qui, nous l’espérons, devrait avoir une suite. L’IUKB contribue ainsi à favoriser la participation des jeunes dans le monde politique, un service à la Cité complémentaire à ses tâches classiques d’enseignement et de recherche.

Cet article est paru le 26 September 2011 dans la rubrique Edito-Actualité sur le site de Institut international des Droits de l’Enfant (IDE).

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