Alerte enlèvement, la Suisse à l’encontre de la tendance européenne

22 février 2016

Le Conseil fédéral vient de décider que les critères de déclenchement de l’alerte enlèvement en Suisse ne doivent pas être assouplis, en allant ainsi à l’encontre de la tendance européenne. En effet, le 1er février 2016, 19 parlementaires européens, représentants les 6 plus grands groupes politiques, ont présenté une Déclaration Ecrite (DE 7/2016) qui vise «à soutenir le plan fondé sur 5 mesures proposé par AMBER Alert Europe» qui demande entre autres une plus grande flexibilité dans les critères de déclenchement des alertes. Ces parlementaires ont trois mois pour intéresser la majorité du Parlement européen afin que cette DE soit «publiée au procès-verbal et transmise aux institutions de l’Union européenne».

Regroupant 22 membres en 16 pays européens, AMBER Alert Europe est «le réseau européen d’alertes des services de secours aux enfants et des forces de police en cas de disparition d’enfant».

La Déclaration Écrite a été adoptée de manière éclatante en mai 2016 : European Parliament adopts action plan to save missing children in most successful Written Declaration since 2011, Amber Alert Europe, 10.05.2016

Le plan en 5 mesures qu’elle propose demande :

  1. Un agrandissement et un renforcement du réseau des alertes enlèvements nationales : encourager plus de pays européens à développer des systèmes d’alertes enlèvements nationaux. Actuellement, 16 pays de l’Union européenne, plus la Suisse, ont instauré le système.
  2. Plus de flexibilité dans les critères de déclenchement des alertes : assouplir les critères actuels et permettre le déclenchement de l’alerte lorsque les enquêteurs spécialisés ont évalué que la vie de l’enfant est en danger, en faisant abstraction des autres critères habituels, dont celui d’un enlèvement avéré (ex. France).
  3. Un meilleur partage d’information entre les Etats : assurer le partage des informations concernant un enfant en danger entre les Etats limitrophes : en élaborant des protocoles qui permettent une distribution immédiate d’informations entre forces de l’ordre de pays voisins ; en transmettant aux médias des pays limitrophes les alertes nationales afin d’informer le grand public des deux côtés de la frontière (ex. Pologne-Allemagne).
  4. Une meilleure coopération policière transfrontalière : créer d’un réseau formel d’experts en disparition d’enfant et d’alertes au niveau national. AMBER Alert Europe a créé un réseau similaire (Police Network on Missing Children) qui comprend désormais 34 experts des forces de l’ordre de 11 pays, dont la Suisse.
  5. Une meilleure identification et protection des enfants aux frontières : faire en sorte que les enfants en danger soient inscrits immédiatement dans la base de données de Schengen Information System (SIS II) afin d’informer sans délai les gardes-frontières ; former les gardes-frontière à ce sujet en collaboration avec Frontex.

La Fondation Sarah Oberson salue cette démarche qui est en accord avec son mandat et ses actions. En effet, la Fondation a œuvré activement pour l’instauration en Suisse du système d’alerte enlèvement. Elle s’engage désormais pour :

- l’assouplissement des critères de déclenchement de l’alerte ;

- l’intégration de la Suisse dans une éventuelle alerte enlèvement européenne ;

- une meilleure connaissance du phénomène de la disparition d’enfants grâce à l’établissement de statistiques nationales de disparitions d’enfants et d’études scientifiques analysant cette problématique ;

- l’introduction en Suisse du numéro d’urgence 116 000.


Votre enfant n’est pas rentré?

15 septembre 2015

La Fondation Sarah Oberson, active depuis de nombreuses années sur le front de la protection de l’enfance, lance aujourd’hui une vaste campagne d’information dans les écoles du Haut Valais.

Objectif: prévenir l’enlèvement d’enfants, permettre un déclenchement rapide de l’alerte enlèvement en cas de besoin, mais aussi et surtout rassurer les parents.

Dès demain, et donnant suite à une première campagne déployée en automne dernier auprès des établissements du Valais romand, 15’000 flyers édités par la Fondation Sarah Oberson seront envoyés dans les crèches, écoles enfantines, primaires, cycles d’orientation et institutions spécialisées du Haut-Valais. Le document, doté d’une face destinée aux parents et aux enseignants (Votre enfant n’est pas rentré?), et d’une autre à l’intention des enfants (Conseils aux enfants), a été réalisé en collaboration avec le Département de la formation et de la sécurité (dont la Police cantonale, le Service de l’enseignement et le Service de la jeunesse), le Service de la santé publique et le Ministère public du canton du Valais.

Conseiller communal viégeois en charge de l’éducation, Michael Kreuzer applaudit la démarche: «Il est capital de sensibiliser les enfants au risque d’enlèvement. Celui-ci pouvant effectivement survenir sur le chemin de l’école, la démarche de la Fondation Oberson est à saluer. D’ailleurs, le flyer permettra aussi d’informer les parents, qui le recevront via leurs bambins.» A noter que Viège possède déjà une procédure conjointe avec la police communale dans le cas où un enfant ne se présenterait pas à l’école sans préavis de ses parents.

La rumeur de «la camionnette blanche»

A l’origine de la démarche de la Fondation, un constat. «Vous n’imaginez pas le nombre de fois où nous entendons des mamans dire qu’elles ont vu une camionnette blanche, qu’un enfant aurait été enlevé la semaine dernière devant l’école, qu’elles n’osent plus laisser leur enfant rentrer seul, etc.», explique Clara Balestra, coordinatrice scientifique et administrative de la Fondation Oberson. «On peut donc dire que notre démarche est partie de l’envie de rassurer les parents.»

Rassurer d’abord, parce que les statistiques parlent d’elles-mêmes. La police valaisanne enregistre chaque année, en moyenne, entre 3 et 4 disparitions d’enfants – tous généralement retrouvés chez des amis ou des proches – et 2 à 3 signalements d’enlèvement et/ou de séquestration. A ce jour, 7 enfants (de 0 à 18 ans) sont enregistrés comme «personnes disparues» dans le répertoire de la police. Pour 6 d’entre eux, l’hypothèse d’une fugue, d’un accident ou d’un suicide est privilégiée. La disparition de Sarah Oberson, le 28 septembre 1985, est la seule pour laquelle la piste d’un enlèvement par un tiers est envisagée. Autre statistique significative, donnée par la police vaudoise cette fois: 88% des disparitions d’enfants sont le fait de l’un de leurs parents. Une réalité que la Fondation Oberson connaît et qu’elle a d’ailleurs traitée lors de ses soirées annuelles 2011 et 2014[1].

Effectuer les premières vérifications et faciliter le déclenchement de l’alerte enlèvement

Rassurer, donc, mais aussi informer. Car la Fondation, née de la disparition de la petite Sarah, 5 ans, à Saxon, le sait bien: le drame se produit parfois. Et chaque fois, c’est une fois de trop. «La Fondation a donc beaucoup milité pour la mise sur pied d’une alerte enlèvement nationale en Suisse, explique Jean Zermatten, président du Conseil de fondation. Reste que celle-ci, instaurée en 2010, n’a encore jamais été déclenchée.» Ainsi, la Fondation Oberson rappelle dans son flyer les premières vérifications à entreprendre avant de contacter la police: téléphoner à l’école, à la famille, aux amis, et aux voisins. Un travail précieux qui, réalisé par ceux qui connaissent le mieux l’enfant, permettra de confirmer – ou non – le soupçon de disparition et/ou d’enlèvement. Et donc de déclencher – ou non – rapidement l’alerte enlèvement. Car l’expérience le montre, le temps joue contre les victimes. Il s’agit dès lors d’en gagner.

Instaurer le dialogue en classe, à la maison

Enfin, le document s’adresse également aux enfants, et leur dispense quelques conseils pour bien réagir en cas de danger, ou mieux encore, l’éviter: ne pas se déplacer seul, prendre toujours le même chemin pour se rendre dans les endroits où il va souvent (école, foot, amis, etc.), ou encore hurler et se débattre en cas d’agression.

«Une centaine de structures vont recevoir cette semaine un paquet de flyers, accompagné d’un courrier leur demandant de distribuer ceux-ci en classe, explique Guillaume Grand, vice-président du Conseil de fondation de la Fondation Sarah Oberson. Nous souhaitons faire remonter l’information aux parents par la voie des enfants, et créer ainsi le dialogue autour de cette thématique, à la fois en classe et à la maison. Nous espérons que les directeurs et enseignants joueront le jeu, et que notre message pourra être relayé

Les enseignants qui n’auraient pas reçu le document peuvent l’obtenir auprès deinfo@sarahoberson.org.


[1] « Séparation des parents, disparition des enfants » publication issue des Soirées Sarah Oberson 2011 et 2014 dédiées à ce thème.

Le 4 nevembre 2014, le flyer a été distribué à toutes les écoles du Valais romand

Soutenir les familles confrontées à la disparition d’un enfant

10 septembre 2013

Dans le but de soutenir les professionnels qui aident les familles confrontées à la disparition d’un enfant, la Fondation Sarah Oberson a mandaté une revue de la littérature scientifique. Ses conclusions ébranlent la prise en charge conventionnelle et dépassent les éléments de soutien sous mentionnés. Pour présenter les résultats de cette recherche, conduite par M. Michele Poretti, chercheur sénior à l’IUKB et consultant, la Fondation Sarah Oberson organise une conférence, le 30 septembre 2013 à Sion.

Tous les ans des enfants disparaissent sans laisser de traces. Qu’il s’agisse de fugues, d’enlèvements parentaux ou de drames inexpliqués, les familles sont accablées par la douleur de la disparition.
Comment  aider les familles confrontées à la disparition de leur enfant ?

Des textes scientifiques relatifs au deuil des familles en cas de disparition existent, mais ils traitent en priorité des situations de disparition dans un contexte de violence (guerres des Balkans et violence en Argentine, …). À partir des documents existants, il est possible d’identifier et de déduire un certain nombre de similitudes.

Selon plusieurs auteurs, lorsqu’un être cher disparaît, que se soit dans des situations violentes ou inexpliquées, «les familles restent en suspens, dans l’indétermination la plus complète. (…Elles) sont au seuil (limen en latin) de la mort, du veuvage, du deuil. Mais cette étape transitionnelle est, par le silence, perpétuellement maintenue» (Verstraten, p. 75-76).

Lors de disparitions forcées, les scientifiques ont pu déterminer des éléments qui aident ces personnes à retrouver un niveau de bien-être plus satisfaisant. Les disparitions forcées sous-entendent en effet une période historique donnée, une situation vécue par une communauté, par une nation, une douleur partagée collectivement (commémorations collectives possibles). Le décès potentiel des disparus, du fait du contexte historique, peut être considérée, même si incertain, comme probable. Le sens que l’on peut donner à cette disparition peut être canalisé par la période historique – Il faut par contre souligner le fait que ces éléments, tout en permettant d’avancer dans le processus de séparation, ne sont pas gage de mieux-être (Probst Favret, p. 108).

Pour les enfants, ou les adultes, disparus dans des circonstances inexpliquées, les dimensions collective et historique n’existent pas. La douleur n’est partagée qu’avec les proches. Rien ne vient conforter le fait que le décès puisse être considéré comme probable. La quête du sens de la disparition est difficilement orientée par des circonstances particulières.

Alors quels pourraient être les éléments qui permettraient aux « familles (…) de s’adapter (…), trouvant (…) des manières pertinentes de reconstruire leur identité et le sens de la vie » (Poretti) ?

Face à la difficulté à trouver des textes scientifiques pertinents et dans le but de soutenir les professionnels qui aident les familles confrontées à la disparition d’un enfant, la Fondation Sarah Oberson a commandité une revue de la littérature scientifique sur le thème, dont les conclusions ébranlent la prise en charge conventionnelle et dépassent les éléments de soutien susmentionnés.

Pour présenter les résultats de cette recherche, conduite par M. Michele Poretti, chercheur sénior à l’IUKB et consultant, la Fondation Sarah Oberson organise une conférence :

Au seuil du deuil ?
Les familles d’enfants disparus à l’épreuve de l’incertitude

Le 30 septembre 2013, de 10h00 à 12h00,
à l’Institut Universitaire Kurt Bösch, à Sion/Bramois

L’anthropologue Marc-Antoine Berthod interviendra sur le thème : « Les familles face à leur communauté ». En effet, lorsque ces drames surgissent, les familles ne sont pas seulement confrontées à leur douleur, à leur perte. Elles doivent interagir avec leur communauté, avec les médias et avec l’interprétation que ceux-ci font de leur drame. Ces éléments déterminent tout autant la capacité de survivre à cette perte.

Références
Poretti Michele (2013), Au seuil du deuil ? Les familles d’enfants disparus à l’épreuve de l’incertitude. Revue de littérature, Fondation Sarah Oberson, Sion.

Probst Favret Marie-Corinne (2009), «Enfants de père porté disparu: le deuil suspendu», in Betty Goguikian Ratcliff et Olivier Strasser (dir.), Clinique de l’exil. Chroniques d’une pratique engagée, Chêne-Bourg: Editions Georg, pp. 101-110.

Verstraeten Alice (2006), «La “ disparition forcée ” en Argentine. Occultation de la mort, empêchement du deuil, terreur, liminalité», in Frontières, vol. 19, n° 1.

Fugue : du rite de passage au cri d’alarme

21 mai 2012

La grande majorité des disparitions d’enfants dans le monde occidental sont des fugues. La fugue, de par ses conséquences, est incontestablement une prise de risque. L’adolescent doit être retrouvé dans les plus brefs délais. Et après ? Au-delà de la fugue comme rite de passage, il semble que les jeunes fuient une situation difficile. Ainsi, la fugue peut être considérée comme un cri d’alarme lancé à la famille, aux institutions, à la société. Réfléchir sur les significations des fugues d’adolescents peut aider à renforcer la prise en charge des fugueurs.


25 mai, Journée Internationale des enfants disparus

La grande majorité des disparitions d’enfants dans le monde occidental sont des fugues, le fait de mineurs quittant « volontairement leur domicile, institution ou famille d’accueil sans autorisation de leurs parents ou des éducateurs qui les remplacent. ». Les fugueurs sont principalement des enfants entre 12 et 18 ans. Selon les études internationales (Glowacz, 2004), « le nombre annuel de mineurs fuyant le domicile (parental ou institution) varie entre 1,1% et 8,7% ». Selon l’Office Fédéral des Statistiques (OFS), en janvier 2011, en Suisse vivaient 610’166 enfants de 12 à 18 ans. Ainsi, le delta des fugues en Suisse se situerait entre 6’712 et 53’084 par an. Nombre conséquent et non confirmé, car il n’existe aucune statistique nationale à ce sujet (OFS). Phénomène répandu donc et, ces dernières années, en grande augmentation dans les pays voisins.

Pour certains chercheurs, la fugue « peut être perçue comme faisant partie intégrante du processus de développement de certains adolescents » (Di Turro, 2009). La fugue comme un rite de passage ; comme un appel vers l’inconnu mystérieux et attirant, sans autorité et responsabilités ; la fugue comme une manière de s’acquitter de l’autorité familiale ou institutionnelle pour finalement voler de ses propres ailes. Selon cette interprétation, la fugue doit être gérée uniquement par rapport aux risques potentiels de la rue.

Les données sont unanimes : plus longtemps un mineur reste dans la rue, plus son intégrité physique et psychique est mise en danger. La fugue, de par ses conséquences, est donc une prise de risque. L’adolescent doit être retrouvé dans les plus brefs délais.

Au-delà de la fugue comme rite de passage, il semble que les jeunes fuient une situation difficile. Les différentes études scientifiques sur le sujet mettent en valeur des facteurs de risques similaires : une situation difficile au sein de la famille, qui va du désintérêt des parents au conflit ouvert, ou pire encore la maltraitance. On constate « une prévalence de 6 à 8 fois plus élevée de maltraitance chez les fugueurs par rapport au groupe de contrôle » (Nervure, 2008).  De plus, «  le nombre de fugues institutionnelles est plus élevé que celui du milieu parental » (Glowacz, 2004). Enfin, elles reprennent aussi des facteurs de risque tels que les difficultés scolaires, ainsi qu’une basse estime de soi-même, des états dépressifs et idées suicidaires.

Ainsi, la fugue peut être considérée comme un cri d’alarme lancé à la famille, aux institutions, à la société, pour dire : «j’ai besoin d’aide. La situation dans laquelle je vis est trop difficile pour que je puisse continuer à la supporter et je n’ai pas la force de l’affronter, donc j’agis, je fuis».

Par ailleurs, l’adolescence est sans conteste un passage entre l’enfance et l’âge adulte. Le jeune entame un processus d’individualisation et de prise d’autonomie. Dans cette période, non seulement les relations avec la famille et la société changent, mais des bouleversements physiques surgissent également, entre autres les modifications neurobiologiques du cerveau de l’adolescent. Ces dernières, tout en lui ouvrant de grandes possibilités d’action, ne lui donnent pas encore la capacité d’évaluer pleinement les conséquences de ses actes, en entraînant ainsi des comportements à risques, des troubles de la prise de décision, etc. (1)

Tous ces éléments doivent être pris en compte pour appréhender une situation de fugue. Chaque fugue est différente et on ne peut l’interpréter de manière linéaire.

La Fondation Sarah Oberson, créée pour venir en aide aux familles en prise avec une disparition d’enfant, veut contribuer à la réflexion sur les différentes manières d’aborder les fugues d’adolescents. Ceci dans le but d’enrichir la compréhension des parents et des professionnels, afin de renforcer la prise en charge des fugueurs, tout en ajustant/adaptant les attentes.

Elle organise ainsi, le 14 novembre 2012, une soirée de réflexion autour du thème «Fugue : rite de passage ou cri d’alarme ?».

Clara Balestra, 21.05.2012

(1) Boutrel Benjamin (2012), “Vulnérabilité individuelle et vulnérabilité collective à l’origine de la consommation excessive d’alcool à l’adolescence. Point de vue neurobiologique, in Jaffé Ph. et Lachat M., Adolescents et alcool, un cocktail détonnant, IUKB et IDE, p. 37.

Du couple amoureux au couple parental sans drames ?

6 février 2012

Le grand défi d’une séparation, où des enfants sont impliqués, est de garder la composante parentale du couple lorsque la composante conjugale s’efface. Pour la plupart, cette transformation réussit, grâce notamment aux outils mis à disposition. Des drames existeront toujours, mais le législateur a décidé de se donner des instruments pour en limiter le nombre. Que cette tendance ne s’atténue pas, car il s’agit malheureusement d’une problématique d’actualité.

Synthèse de la Soirée Sarah Oberson 2011, Working Report

Inspirée par le drame de la disparition d’Alessia et Livia, la Fondation Sarah Oberson, lors de la Soirée Sarah Oberson 2011, s’est posée la question suivante : Comment éviter que la séparation des parents ne finisse en drame pour les enfants?

«En Suisse, plus de 50 % des mariages se terminent en divorces, avec leurs cortèges de problèmes pour les parents et surtout pour les enfants concernés», dont le nombre est estimé à 15’000 par année (Comby). Les experts conviés à cette soirée s’entendent pour dire qu’il n’existe pas une solution miracle qui permette de vivre toutes les séparations de manière à respecter le bien-être et les intérêts de l’enfant. Par contre, des outils existent pour atténuer les conflits et réduire les répercussions dramatiques.

Lors d’une séparation, il y a des tensions qui sont souvent le fruit de malentendus. Sur ces incompréhensions se construisent les tensions futures qui peuvent déboucher sur un conflit ouvert ou même sur un drame. Si lors de la séparation, une personne qualifiée, un médiateur, peut aider à dissiper ces malentendus, beaucoup de situations potentiellement explosives peuvent être évitées (Agazzi).

Inscrite officiellement depuis le 1er janvier 2011 dans le code de procédures civiles (Partie 2, Titre 2), la médiation familiale (1) peut être bénéfique dans la mesure où il existe une réelle volonté et une capacité d’auto-responsabilisation de la part des deux parents. Par contre, lorsque le conflit est cristallisé, elle peut devenir un moyen supplémentaire pour alimenter les désaccords.

Malgré ces limitations, la médiation familiale jouit d’un taux de réussite de 75% et «propose une approche différente de la séparation qui place la dimension humaine et affective au centre (…) et qui donne à chacun la possibilité de se positionner en tant que véritable acteur face à la séparation. Utilisée à bon escient et de manière professionnelle, cette démarche permet d’appréhender la séparation non pas telle qu’elle est traduite par les acteurs juridiques, mais telle qu’elle est vécue par les conjoints et parents concernés.» (Debons)  Un autre instrument, en discussion au Parlement, pourrait être l’introduction de l’autorité parentale conjointe (2) comme règle lors de divorce ou de séparation. Partagée, l’autorité parentale est un outil qui permet à l’enfant de bénéficier de l’apport éducatif des deux parents.

Cette solution, tout comme la médiation familiale, peut prévenir les cas dramatiques en tuant dès le départ des situations potentiellement conflictuelles qui pourraient porter à des drames, notamment l’enlèvement (3).

Cheval de bataille du Mouvement pour la Condition Paternelle du Valais (Métrailler) et souhaitée par tous les experts et les groupes d’intérêts, l’autorité parentale conjointe comme règle, est contestée par la Fédération Suisse des Familles Monoparentales.
La formule actuelle exige, des parents qui veulent partager cette responsabilité, l’élaboration commune d’une convention sur l’organisation future de la famille. Elle force ainsi les parents à réfléchir conjointement sur comment ils vont communiquer et sur ce qu’ils vont décider ensemble. Si elle devient la règle, ce processus de réflexion commun n’est plus exigé. Le risque est de perpétuer le conflit et «reporter sur l’enfant la mésentente (non résolue) des parents» (Agazzi). «En effet, pour instaurer une autorité parentale conjointe, il faut une grande collaboration entre les parents. Imposer à l’un des deux cette autorité me paraît donc aléatoire en pratique si la collaboration ne se fait pas naturellement dans l’intérêt de l’enfant.» (Joris).

Ainsi, la médiation familiale et l’autorité parentale conjointe comme norme peuvent prévenir les drames dans la mesure où il existe une réelle volonté des deux parents de transformer le couple amoureux en couple parental responsable.

Dès le 1er janvier 2011, si ces conditions ne sont pas remplies, le juge responsable de l’affaire peut nommer, un curateur (un avocat d’enfant) qui défendra les intérêts de l’enfant (art. 299 et 300 du code de procédure civile). Ce nouvel acteur est partie prenante à la procédure juridique, il a des droits au même titre que les avocats des autres parties : le droit d’interjeter un recours, le droit de déposer des écritures.

Lorsque les conflits sont cristallisés, lorsque les parents n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente pour garantir des conditions de vie satisfaisantes pour leurs enfants, le curateur est l’élément procédural qui prend du recul et se concentre sur les intérêts de ces derniers sans l’influence de l’une ou de l’autre partie. Ainsi faisant, il peut désamorcer des situations qui peuvent s’avérer dangereuses pour le développement de l’enfant, mais aussi pour sa sécurité.

Lorsque l’enfant est enlevé par un parent souffrant mais bienveillant, le Service Social international, qui fait face régulièrement à ce type d’événements, trouve des solutions viables pour les enfants en travaillant avec la médiation. Comme Mme Debons, M. Widmer souligne la nécessité d’une volonté de l’un ou de l’autre parent d’entreprendre une médiation. Cette volonté peut être puisée dans l’amour que les deux parents portent à leur enfant, sans accusations et sans jugements.
Dans un système de collaboration entre les institutions compétentes, cette médiation doit être préparée et portée à bien par des personnes compétentes. Il faut aussi vérifier que les décisions prises dans ce cadre soient dans l’intérêt de l’enfant. Puis, il faut assurer un suivi de l’enfant et des décisions prises car si «un nouveau conflit surgit, les réactions peuvent s’avérer dommageables pour l’enfant».
Selon Widmer, il est nécessaire d’accompagner la famille «même sans solutions, même sans buts précis, il est nécessaire que les personnes qui vivent de tels moments ne soient pas laissées toutes seules».

Par ailleurs, il est utopique de penser qu’on puisse éliminer tout risque de drame de notre société. Il faut donc prévoir des mesures répondant aux situations extrêmes, lorsque la sécurité physique et psychique d’un enfant est menacée.

Dans ce cadre, l’Alerte enlèvement est opérationnelle en Suisse depuis début 2010, grâce notamment à la Fondation Sarah Oberson. L’enlèvement par un parent, par contre, n’est pas un critère pour son déclenchement. Selon Varone, le système reste perfectible et la mise en danger de l’intégrité physique et psychique d’un enfant, même par un parent, peut amener à son utilisation. Il reste à améliorer l’échange d’information entre les services compétents d’un canton, afin que la menace encourue par l’enfant soit évaluée au mieux et ainsi permettre une réaction adéquate pour le bien du mineur.

«La Fondation Sarah Oberson souhaite aussi que la Suisse se dote rapidement du numéro européen 116000 (système décrit par M. Toutounghi, p. …), pour apporter une écoute attentive, des conseils utiles et un soutien bienveillant aux familles confrontées à la disparition des enfants. (…) Il s’agit à notre avis d’un complément indispensable au système Alerte Enlèvement». (Comby)

Le grand défi d’une séparation, où des enfants sont impliqués, est de garder la composante parentale du couple lorsque la composante conjugale s’efface. Pour la plupart, cette transformation réussit, grâce notamment aux outils mis à disposition. Des drames existeront toujours, mais le législateur a décidé de se donner des instruments pour en limiter le nombre. Que cette tendance ne s’atténue pas, car il s’agit malheureusement d’une problématique d’actualité.

Clara Balestra, 06.02.2012

(1) «La médiation familiale (…) consiste à mettre en œuvre un processus volontaire au cours duquel un tiers neutre et impartial – le médiateur familial – propose aux parents un espace de parole confidentiel et accompagne ces derniers dans l’élaboration de solutions satisfaisantes pour toutes les personnes concernées (…). Cette démarche, basée sur le dialogue, vise le maintien de la co-parentalité au-delà de la séparation et place l’intérêt de l’enfant au cœur du processus.» (Debons)

(2) «L’autorité parentale est le pouvoir légal des parents de prendre les décisions nécessaires pour l’enfant mineur. Elle comprend, notamment, la compétence de déterminer les soins à donner à l’enfant, de diriger son éducation (y compris religieuse) en vue de son bien et de prendre les décisions nécessaires, de même que de décider de son lieu de résidence.» (Joris).

(3) «Les dispositions révisées portent également sur la détermination du domicile. Le parent qui souhaite déménager, seul ou avec l’enfant, devra en principe obtenir l’assentiment de l’autre parent, sauf s’il reste en Suisse et que le changement de domicile n’affecte pas de manière significative l’exercice de l’autorité parentale (p. ex. lorsque la distance séparant les deux domiciles ne s’en trouve pas sensiblement modifiée). En cas de litige, il reviendra au juge ou à l’autorité de protection de l’enfant de trancher.» Communiqué de presse du Conseil fédéral du 17.11.2011.

Intervenants :
M. Bernard Comby, Président de la Fondation Sarah Oberson
Mme Doris Agazzi, Coordinatrice Fédération suisse des familles monoparentales (FSFM)
Mme Christine Debons, Médiatrice indépendante agréée par la Fédération suisse des Associations de Médiation (FSM)
M. Christophe Joris, Juge de district, Tribunal de Martigny et St-Maurice
M. Frédéric Métrailler, Membre du Mouvement de la Condition Paternelles Valais
Mme Patricia Michellod, Avocate et Curatrice dans le Canton de Genève
M. Rolf Widmer, Directeur du Service Social International (SSI), Genève
M. Christian Varone, Commandant de la Police cantonale valaisanne
M. Yves Toutounghi, Directeur général de la Fondation Missing Children Switzerland

Aussi : La médiation dans l’ordre juridique suisse.

C’est la raison pour laquelle, nous avons décidé d’organiser cette Soirée Sarah Oberson 2011

29 novembre 2011

La tragédie de la disparition des jumelles Alessia et Livia au début de cette année nous a tous interpellés !.. Au sein de la Fondation Sarah Oberson, nous nous sommes demandés comment faudrait-il faire pour éviter à l’avenir que la séparation des parents  finisse en drame pour les enfants ?

Discours d’ouverture de la Soirée Sarah OBerson 2011, Dr. Bernard Comby

La tragédie de la disparition des jumelles Alessia et Livia au début de cette année nous a tous interpellés !.. Au sein de la Fondation Sarah Oberson, nous nous sommes demandés comment faudrait-il faire pour éviter à l’avenir que la séparation des parents  finisse en drame pour les enfants ?
C’est la raison pour laquelle, nous avons décidé d’organiser cette Soirée Sarah Oberson 2011, consacrée à cette importante problématique d’actualité, en attirant votre attention sur les nouvelles solutions à développer pour le futur.

Il faut savoir qu’en Suisse, plus de 50 % des mariages se terminent en divorces, avec leurs cortèges de problèmes pour les parents et surtout pour les enfants concernés. Certes, le divorce fait partie de l’évolution de notre société et n’est pas nécessairement une calamité. Mais il porte en lui son lot de souffrances pour les milliers d’enfants involontairement touchés par ces ruptures entre adultes. Chaque année, ils sont au nombre d’environ 15’000 enfants embarqués bien malgré eux dans cette aventure.
Fort heureusement, dans la grande majorité des cas, les situations trouvent un règlement à l’amiable, respectant le bien des enfants concernés. Nous estimons à quelque 10 % les cas de divorces litigieux. Certains conduisent même à des situations extrêmes.
Par exemple, en Suisse, l’année dernière, 102 nouveaux cas d’enlèvements parentaux internationaux ont eu lieu. Il s’agit-là de couples bi-nationaux déchirés, qui engendrent des situations où les enfants sont en quelque sorte pris en otage par l’un des deux parents…

Quelles sont les solutions qui permettront à l’avenir de mieux régler cette délicate question de la séparation ou du divorce des parents ? La médiation familiale, l’autorité parentale partagée, le curateur des enfants ; il s’agit-là de solutions à mettre en œuvre pour apporter des réponses adéquates aux douloureux problèmes posés.

Pour ma part, je pense que nous devrions généraliser la médiation familiale lors de toute séparation ou de tout divorce, entraînant dans leur sillage des enfants. Il faudrait la rendre obligatoire ! Les expériences réalisées en France dans ce domaine ont donné des résultats tout à fait probants. En Suisse, des expériences concluantes ont également été faites à ce sujet. Dans le cas d’enlèvements sur le plan national, voire international, la médiation demeure aussi sans doute la solution la plus efficace. Mais il ne faut pas non plus exclure la possibilité d’élargir les critères du déclenchement de l’Alerte Enlèvement lorsque l’intégrité de l’enfant est mise en danger…

La Fondation Sarah Oberson souhaite aussi que la Suisse se dote rapidement du numéro européen 116000 pour apporter une écoute attentive, des conseils utiles et un soutien bienveillant aux familles confrontées à la disparition des enfants. Il semble que la Confédération veuille sérieusement empoigner ce problème, avec l’aide des ONG spécialisées en la matière. Nous l’y encourageons ardemment. Il s’agit à notre avis d’un complément indispensable au système Alerte Enlèvement, entré en vigueur dans notre pays le 1er janvier 2010.

Quant à la solution de l’autorité parentale partagée, qui fait débat actuellement en Suisse, elle devrait sans doute devenir la règle dans tous les cas de séparations ou de divorces.
D’ailleurs, une motion vient d’être approuvée tacitement dans ce sens par le Conseil National, le 30 septembre 2011 et une modification du Code Civil devrait rapidement voir le jour dans notre pays, selon la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga.
Certes, il ne s’agit pas d’une panacée, car plusieurs mesures concomittantes s’avèrent indispensables afin de respecter le bien et l’intérêt de l’enfant concerné, conformément à la Convention Internationale des Droits de l’Enfant ratifiée par la Suisse. Mais il est temps que notre pays fasse de l’autorité parentale partagée une règle générale à appliquer dans toutes ces situations. Personnellement, je saisis l’occasion de cette Soirée pour lancer un appel en faveur de cette solution.

En remettant l’intérêt de l’enfant au centre de ce phénomène de société, la Soirée Sarah Oberson 2011 vise donc à réfléchir sur certains dispositifs mis en place partiellement ou à titre expérimental dans notre pays, à savoir notamment la médiation familiale, l’autorité parentale conjointe et le curateur de l’enfant.
En confrontant ces pratiques avec la réalité quotidienne, les exposés que nous allons entendre et la Table ronde nous apporteront sans doute les réponses souhaitées.
D’ores et déjà, je remercie chaleureusement tous les Intervenants de ce soir, qui nous ont fait l’honneur et l’amitié de leur présence et vous dédie à tous cette pensée de Fénelon :

“L’enfant est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent : sa lumière vacille toujours.”

 

Des news, à n’importe quel prix

3 août 2011

News of the World s’en prend à la famille d’un enfant disparu.

La famille de Milly (Amanda Jane) Dowler vient vient d’assigner le journal News of the World (tabloïd britannique) en justice pour le paiement de dommages et intérêts. Le scandale des écoutes abusives, qui secoue actuellement le Royaume-Uni, n’épargne pas cette famille touchée par la disparition de sa fille.

Milly Dowler, une fille de 13 ans, disparaît en mars 2002 en rentrant de l’école. Dès l’annonce de sa disparition, News of the World demande à un investigateur privé les numéros de téléphone de la famille. Avec ces informations obtenues illégalement, le journal pirate le cellulaire de Milly et intercepte ses messages vocaux. Lorsque les parents et amis tentent de contacter la jeune fille sur son cellulaire, les journalistes enregistrent leurs messages.

Durant les premiers jours après la disparition de la jeune fille, la boîte vocale de son cellulaire, étant pleine, n’accepte plus de messages supplémentaires. News of the World insatisfaits des informations obtenues, décide alors de vider la boîte vocale.

Les effets sont délétères. D’une part, les investigateurs n’ont jamais eu accès à des informations qui auraient pu être cruciales au déroulement de l’enquête. D’autre part, le journal a donné des espoirs injustifiés à la famille qui a pensé que Milly avait elle-même vidé sa boîte vocale, prouvant ainsi qu’elle était, peut-être, toujours en vie. Malheureusement, Milly était déjà morte à ce moment là. Le jugement du meurtrier de l’enfant s’est tenu au mois de juin 2011.
Encore à l’affût de sensationnalisme, le journal demande et obtient, dans cette période, une interview exclusive de la famille. Cette dernière y parle justement  de ce regain d’espoir suscité par les pratiques du journal lui-même.

Suite aux révélations du rôle joué par le journal dans les premiers jours de la disparition de leur fille, les parents de Milly Dowler ont décidé d’attaquer en justice le tabloïd pour avoir interféré dans les investigations sur la recherche de leur fille et pour les faux espoirs que le journal a fait surgir par ses actes inconsidérés.

L’énorme réaction du public britannique à ces découvertes a contribué à la fermeture du journal. Elle a aussi mené à une avalanche d’investigations et d’enquêtes sur le piratage informatique des téléphones et sur l’éthique journalistique qui dépassent largement les frontières du journal incriminé et touche les hautes sphères du pouvoir britannique.

Informations tirées de l’article Missing Milly Dowler’s voicemail was hacked by News of the World, The Guardian, 4 juillet 2011, et Murder of Milly Dowler, Wikipédia

Comment vivre avec un enfant disparu ?

18 juillet 2011

Comment vivre avec un enfant disparu ? Pour mieux comprendre et mieux aider, on nécessite des connaissances scientifiques ultérieures sur les spécificités de la  situation vécue par les familles confrontées à la disparition de longue durée de leur enfant dans des circonstances inexpliquées. Les cas sont fort heureusement rares, ce qui rend la recherche scientifique difficile. La Fondation appelle tout de même le corps scientifique à se pencher sur cette question.

Plusieurs démarches ont été entreprises par la Fondation Sarah Oberson afin de rassembler du matériel scientifique concernant la situation de «deuil suspendu» vécu par les familles d’enfants disparus en circonstances inexpliquées, sans nouvelles depuis longtemps.

Des textes qui traitent du deuil des familles en cas de disparition existent, mais ils n’abordent souvent que des situations de violence – dites les disparitions forcées (Argentine, Balkans). Néanmoins, ces derniers peuvent aider à la compréhension des situations de disparitions inexpliquées par le point qui les rapproche, soit le manque d’informations sur l’absence de la personne aimée.

«Dans la pensée traditionnelle, les rites de deuil ont pour but d’apaiser l’âme du défunt et de la fixer dans le monde des morts afin qu’elle ne revienne pas hanter les survivants et leur porter préjudice» (Probst Favret, p. 109).
Par contre, lorsqu’un être cher disparaît «les familles restent en suspens, dans l’indétermination la plus complète. Si leurs proches ne donnent plus signe de vie, c’est sans doute qu’ils sont morts. Mais rien ne vient marquer la mort comme un événement : ni langage, ni images, ni rituel. (…) Les familles sont au seuil (limen en latin) de la mort, du veuvage, du deuil. Mais cette étape transitionnelle est, par le silence, perpétuellement maintenue» (Verstraten, p. 75-76).
«Dans ce deuil suspendu, comment dès lors parvenir à une élaboration mentale de la séparation ?» (Probst Favret, p. 108) «Peut-on parler véritablement de deuil, dans la mesure où à aucun moment la mort n’a été avérée, ni décrétée, point de départ d’un travail de deuil ?» (Probst Favret, p. 102)

Pour ce qui est des disparitions forcées, Verstraten et Probst Favret soulignent l’importance des pratiques collectives de ritualisation qui aident les familles à survivre à la perte et à l’inconnu. Les manifestations des Madres de la Plaza de Mayo permettaient, durant la dictature, de rendre réelles ces personnes qui se perdaient dans le silence du régime (Verstraten). Les commémorations collectives de Srebrenica permettent aux familles de marquer, par une cérémonie, le souvenir de leurs proches disparus, sans pour autant les enterrer (Probst Favret). Les nombreux monuments du souvenir érigés partout dans le monde témoignent eux-aussi de cette nécessité de concrétiser les absences.
Les pratiques collectives de ritualisation sous-entendent un moment historique donné, une situation vécue par la communauté, par la nation. La mort des disparus, par le contexte historique, peut être considérée, si pas certaine, comme probable.

Ainsi, Probst Favret décrit, dans son article, le processus d’apaisement d’une famille dont le père est disparu à Srebrenica. Cette famille a réussi à «passer par un processus de séparation et du deuil, mais un deuil particulier (qu’on nommera) «deuil centré sur l’absence» (…) Ce deuil particulier qui comporte de fortes présomptions de mort, a permis dans la thérapie, sans ambigüités, d’évoquer le disparu et d’inciter la famille à élaborer psychiquement et socialement cette absence, avec ses dimensions de perte et de présomptions de mort. Cette évocation a permis l’expression des affects et de l’attachement ainsi que la recherche de souvenirs qui initient l’intériorisation du lien, absent de la réalité»  (p. 109).

Il faut souligner que la reconnaissance de l’existence de ces disparus, leur commémoration et l’intériorisation de lien, tout en permettant d’avancer dans le processus de séparation, n’apporte pas une réponse définitive, car «l’absence (du corps génère) toujours un espoir de survie, parfois inavouable» (Probst Favret, p. 108).

Pour les enfants, ou les adultes, disparus dans des circonstances inexpliquées, les dimensions collective et historique n’ont pas lieu d’être. Aussi, le décès ne peut-il être considéré ni comme certain ni comme probable.

Ainsi, comment ritualiser l’attente sans «tuer» symboliquement la personne disparue ? Peu de réponses ont été trouvées pour l’instant dans la littérature scientifique.
Selon Bowers et Boss, sans informations susceptibles de clarifier la situation, la famille n’a pas d’autre choix que de vivre avec le paradoxe de l’absence-présence de l’être aimé. La seule chose qui peut faire penser à un parent que l’enfant est mort, c’est son choix personnel. Cependant, en faisant ce choix, le parent peut avoir l’impression d’éliminer lui-même son enfant. Comment éteindre ne serait-ce que la plus petite lueur d’espoir de le retrouver vivant ? Selon Boss, toutefois, ces familles peuvent, avec du support et de la résilience, apprendre à balancer la capacité de pleurer ce qui a été perdu en reconnaissant en même temps ce qui est possible (DeYoung, p. 359)

Comme le dit Boss, pour mieux comprendre et mieux aider, on nécessite des connaissances scientifiques ultérieures sur les spécificités de cette situation vécue par les familles confrontées à la disparition de longue durée de leur enfant dans des circonstances inexpliquées. Les cas sont fort heureusement rares, ce qui rend la recherche scientifique difficile. La Fondation appelle tout de même le corps scientifique à se pencher sur cette question.

Clara Balestra, 18.07.2011

Références
Boss, P. (1999). Ambiguous loss: Learning to live with unresolved grief. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Bowers Duane T. (2007), A Child Is Missing : Providing Support for Families of Missing Children, National Center for Missing and Exploited Children, Alexandria, Virginia.

CICR (2003) «Les disparus: Action pour résoudre le problème des personnes portées disparues dans le cadre d’un conflit armé ou d’une situation de violence interne et pour venir en aide à leurs familles», Conférence internationale d’experts gouvernementaux et non-gouvernementaux Genève, 19 – 21 février 2003. http://www.icrc.org/fre/assets/files/other/irrc_849_disparus.pdf

Probst Favret Marie-Corinne (2009), «Enfants de père porté disparu: le deuil suspendu», in Betty Goguikian Ratcliff et Olivier Strasser (dir.), Clinique de l’exil. Chroniques d’une pratique engagée, Chêne-Bourg: Editions Georg, pp. 101-110.

Verstraeten Alice (2006), «La “ disparition forcée ” en Argentine. Occultation de la mort, empêchement du deuil, terreur, liminalité», Frontières, vol. 19, n° 1.

Young Robert, Buzzi Barbara (2003), Coping Strategies : the Differences among Parents of Murdered or abducted, Long-term Missing Children, Saint Thomas University, Miami, Florida, Omega, Vol. 47(4), p. 343-360.

Liens
Comité International de la Croix Rouge, Personnes disparues.

Dernier appel pour la mise en œuvre du 116’000

30 novembre 2010

…14 États membres de l’UE ont été appelés à agir par la Commission européenne “afin qu’ils mettent en service dans les meilleurs délais le numéro européen 116’000…”

Dans un communiqué datant du 17 novembre 2010, quatorze Etats membres de l’Union Européenne (UE) ont été appelés à agir par la Commission européenne «afin qu’ils mettent en service dans les meilleurs délais le numéro européen 116’000, qui est celui de la ligne spéciale destinée au signalement des enfants disparus. Il s’agit d’un numéro unique qui permet aux enfants disparus et à leurs parents d’obtenir de l’aide sur tout le territoire de l’UE». Si ce dernier rappel reste vain, la Commission envisage d’adopter des mesures législatives.

En 2007 (décision 2007/116/CE de la Commission), l’UE adopte des normes afin que tous les Etats membres réservent le numéro 116’000. En 2009 (directive 2009/136/CE), elle exige l’opérationnalisation de cette ligne pour le 25 mai 2011.  Elle exige aussi de ses membres la mise en place d’une information efficace à ce sujet. Plusieurs pays européens disposent déjà de numéro d’appel pour les enfants disparus. Etant donné l’importance des premières heures suivant la disparition, l’UE, avec cette directive, cherche à unifier sous un seul numéro ces services d’aide dans le but de faciliter les démarches aux parents et aux enfants qui voyagent en dehors de leur État de résidence.

Malgré les efforts de la Commission, en novembre 2010, seuls 12 États disposent de ce service (au Royaume Uni ce service n’est que partiellement opérationnel).

Selon la Commission européenne, deux obstacles retardent la mise en place du numéro unique pour les enfants disparus sur tout le continent :
-    Le manque d’information : lors de la mise en place du système auprès des fournisseurs de services et auprès du grand public une fois le numéro opérationnel ;
-    Les coûts dus : à une ouverture 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, la nécessité de personnel qualifié et la nécessité d’un service multilingue.

Dans sa Communication du 17 novembre 2010, la Commission incite tous ses membres à mettre en œuvre sa directive, tout en veillant à ce que «tous les États membres fournissent le même service de qualité». A cet effet, elle propose des normes minimales communes :
-    service disponible dans la(les) langue(s) du pays et au moins en anglais
-    personnel formé à la tâche
-    dossiers transnationaux renvoyés vers les autorités compétentes
-    un suivi proposé si nécessaire lorsque le dossier est clôturé
-   un accord signé de coopération entre fournisseurs de services et services répressifs nationaux et/ou les autorités judiciaires nationales.
La Commission soutient sa démarche en facilitant les échanges de bonnes pratiques par des évaluations périodiques et l’organisation de réunions annuelles à haut niveau.

Vu sa localisation géographique entourée d’Etats de l’UE, la Suisse doit envisager d’agir dans ce sens. Après l’instauration du système d’alerte enlèvement le 01.01.2010, le pas suivant le plus logique semble être la mise en place d’un numéro unique 116’000 d’aide aux enfants et aux parents en cas de disparition d’enfant. Faudra-t-il attendre une autre tragédie à l’instar de celle qui a précédé l’instauration de l’alerte enlèvement (voir Un drame pour faire avancer les choses) ?

Clara Balestra, 30.11.2010

Liens utiles :
-    Missing Child Europe
-    116’000 hotline
-   «The European Telephone Number for Missing Children : Best Practices and Recommendations »

LA SUISSE SORT ENFIN DE SA LETHARGIE EN MATIERE D’ALERTE-ENLVEMENT

8 avril 2009

Certes, nous regrettons qu’il faille toujours des tragédies pour agir !…

Mais, nous saluons avec satisfaction les différentes positions prises par la Conférence latine des Chefs de Départements de Justice et Police et par la Conférence suisse des mêmes Chefs de Départements de Justice et Police en faveur de l’instauration d’un tel système en Suisse.

Les déclarations encourageantes de Madame la Conseillère Fédérale Widmer-Schlumpf s’inscrivent dans la même optique. Elles laissent enfin augurer une évolution positive de ce dossier sur le plan suisse.

Nous attendons maintenant des actes concrets, qui viennent concrétiser cette volonté de doter notre pays d’un système alerte-enlèvement, qui a fait maintes fois ses preuves dans d’autres pays.

Bernard Comby
Président de la Fondation Sarah Oberson”
08.04.2009

Lire aussi la rubrique Alerte enlèvement du site de la Fondation Sarah Oberson.