La philo à l’école primaire : et si c’était demain la veille ?

2 mars 2015

“L’objectif plus large de la philosophie pour les enfants, c’est de prévenir la violence. Car apprendre à réfléchir, c’est aussi apprendre à dire non, à mettre des mots sur ses intuitions, à argumenter et à remettre en question les actions d’autrui. C’est aussi apprendre à écouter l’autre et à respecter son opinion.” (Le Huffington Post, 02.03.15).

Article ci-dessous, publié par Terrafemina le 18.02.15, commente la situation française.

L’idée de la philosophie dès l’école primaire fait doucement son chemin en France. Avec l’actualité de ces derniers temps, où l’on a vu un enfant de 8 ans convoqué par la police pour apologie du terrorisme, la question de la réflexion citoyenne dès le plus jeune âge est plus que jamais à l’ordre du jour, comme l’explique notre contributrice Sylvie Vautrin.

Pourquoi donner la parole aux élèves ?
Jusqu’à récemment, personne n’avait osé introduire de la philosophie dès la primaire. Même au collège, cela restait difficile, si ce n’est exceptionnel dans certaines zones d’éducation prioritaire. Mais cette matière, que beaucoup jugeaient trop « élitiste », est en train de se frayer un chemin sur les bancs de l’école.
Certains collectifs d’enseignants prônent ainsi la réflexion dès les premières classes. Et mettent en place des ateliers pédagogiques où les enfants peuvent librement discuter avec le ou le/la professeur(e). Il s’agit avant tout d’un moment privilégié d’échange, et cela ne doit en aucun cas être ressenti comme du travail, ni par les éduquants, ni par les éduqués, qui sont là pour poser les questions qu’ils veulent, déballer tout ce qu’ils ont à dire.
« Donnez-leur la parole, car exprimer des idées sans se sentir jugé, apprendre à déployer une pensée et à argumenter, cela apaise, cela remonte l’estime de soi, et cela diminue la violence. C’est mécanique », argumente ainsi Brigitte Labbé, animatrice de débats philosophiques dans des bibliothèques, des écoles et des collèges situés dans des zones d’éducation prioritaire.

Les moyens mis en place
Le premier moyen pour parvenir à philosopher avec les enfants est tout simplement de mettre en place des cellules de réflexion, en classe entière ou en petits groupes. C’est en tout cas ce que font la majorité des enseignants adeptes de ce genre de pratique. Selon eux, il s’agit d’une véritable révolution pédagogique, permettant aux élèves de s’exprimer librement, et d’appréhender un peu moins la « sacro-sainte » philosophie qu’ils pratiqueront, pour beaucoup, dans la suite de leur parcours.
D’autres formes de discussions peuvent être aussi utilisées. Brigitte Labbé, par exemple, écrit des livres directement destinés aux enfants. Avec un langage adapté, elle s’adresse aux plus jeunes, pour leur faire saisir certains concepts de base, à leur portée. Avec Michel Puech et Pierre-François Dupont Beurrier, agrégés tous les deux de philosophie, elle met également en place des goûters-philo, où les enfants se retrouvent pour manger et discuter avec eux.
Différemment, d’autres vecteurs peuvent aider à faire comprendre certaines idées fondamentales aux enfants. C’est notamment le cas de l’art. En accueillant des expositions, comme c’est le cas actuellement dans certains collèges d’Ile-de-France, le corps enseignant peut créer autour des oeuvres des discussions civiques. Une manière simple de dépoussiérer les débats classiques qui ont habituellement lieu en classe.

Du retard par rapport à l’étranger ?
Même si un grand nombre de mesures commencent donc à émerger en France pour permettre un débat philosophique dès les premières années d’enseignement, il reste encore beaucoup à puiser à l’étranger. En effet, notre pays a accumulé un certain retard à ce niveau, notamment à cause de la prétendue “réputation” de cette discipline, soi-disant réservée aux initiés.
Aux États-Unis, par exemple, cela fait plus de 35 ans qu’une méthode de « philosophie pour enfants » existe. Créé par Matthew Lipman, ce système a été éprouvé dans plus de quarante pays, et ses livres ont été traduits dans plus de vingt langues. Un exploit impossible à l’époque en France, bloquée par les traditions enseignantes et le manque de pédagogie dédiée.

Sans oublier que les enseignants utilisant ces méthodes ont été formés pour, et sont dotés dans leur grande majorité d’un savoir et de clés philosophiques essentielles pour mener le débat. Ce qui est loin d’être le cas ici, où même si l’initiative de « cafés philo » pour les jeunes est louable, nombre d’enseignants ne disposent pas – encore – des connaissances nécessaires à animer de telles discussions, qui sont donc avant tout réservées aux professeurs de français et de philosophie. Le chemin est donc encore long avant d’arriver à véritablement étendre cette réflexion citoyenne chez les enfants, et passe notamment par la formation d’interlocuteurs adaptés.

Lire aussi :

Le jeune public apprend à philosopher à Vevey, 24Heures, 26.02.15
La philosophie contre la violence
, blog Fondation Sarah Oberson, 28.03.11

La philosophie contre la violence

28 mars 2011

«…Depuis le début, en philosophie on a estimé que le logos (dialogue) était une façon de contrer la violence… » (Sasseville, Haute définition, RSR, 29.08.10)

« A la fin des années 60, Lipman, professeur de logique à l’Université de Columbia, se rend compte de la nécessité de commencer l’apprentissage de méthodes de raisonnement bien avant l’université pour que les élèves puissent réellement s’en servir pour réfléchir. » (Loison Apter, Le Temps, 14.02.2011). Il crée alors une méthode d’enseignement destinée aux enfants. Dès leur plus jeune âge, les enfants apprennent à penser, réfléchir et, vu que la philosophie est une forme de dialogue, ils le font en groupe sur des sujets qui les touchent en suscitant leur intérêt et leur participation.

« La méthode est la suivante: suite à la lecture d’un extrait de roman philosophique, les enfants posent des questions. Puis, avec la collaboration de chacun et l’entraide de tous, ils tentent – à l’aide du dialogue – de répondre à une question philosophique choisie parmi celles qui sont posées. Le rôle de l’animateur est de fournir les outils nécessaires au caractère philosophique de l’échange: aider à repérer les présupposés, questionner les évidences, tenir compte du contexte, etc. Tout cela dans un climat d’écoute, de respect pour la pensée et la parole de chacun. » (Université Laval)

Lipman explore les effets de ces cours sur le comportement des enfants, notamment le comportement violent. Selon lui, la frustration engendre souvent l’agression, la violence. Pour que ce processus de cause à effet ne s’enclenche pas, il faut trouver des soupapes (siphoning off). Par exemple, en convertissant la frustration en ce que Nietzche appelle creative rancor (1) ou des formes consenties de violence, telles que le sport et le business. La pratique de la philosophie pour enfant en est une autre. Elle permet à la communauté, une classe d’enfants par exemple, d’amener la frustration d’un ou plus de ses membres en dessous du seuil critique, en trouvant les raisons et les causes de celle-ci : en mettant des mots sur ce sentiment et en l’analysant.

« Socrate, et par la suite Platon, croyaient que l’être humain faisait le mal par ignorance. » Ils proposaient de lutter contre la violence par l’éducation des gens, en supposant que si les personnes comprenaient mieux les raisons et la portée de leurs actes, elles auraient moins recours à la violence. L’histoire ne leur a pas toujours donné raison. Toutefois, apprendre à philosopher implique un apprentissage à l’argumentation, à mettre des mots cohérents sur des pensées, sur ce que l’on ressent et que l’on vit. (La traversée, Montréal)

Cette méthode suppose « une confiance à la pensée de l’homme » à la capacité de l’homme de « penser par lui-même, pour lui-même, avec les autres ». Ceci sous-entend à son tour la capacité de l’homme à l’écoute, à l’organisation, à l’impartialité et au souci de l’autre. (Sasseville, Haute définition, RSR, 29.08.10)

Selon Lipman, la philosophie pour les enfants va au-delà du simple développement de la pensée critique, déjà très importante en soi. En abordant des arguments qui intéressent de près les enfants, elle leur enseigne que la pensée est aussi émotions et que ces dernières peuvent être exprimées et analysées. Le fait de le faire en groupe à travers le dialogue, améliore la capacité de se comprendre et de s’estimer, tout en comprenant mieux les autres.

Ainsi, la philosophie pour enfants fournit aux enfants, les outils nécessaires pour canaliser leur frustration et la rendre constructive. Elle engendre une ouverture d’esprit, une tolérance face à la pensée de l’autre qui devient ainsi un interlocuteur et non plus un ennemi. Elle les outille par ailleurs à faire face aux différents défis et dangers auxquels ils sont confrontés dans la société, en leur octroyant un œil critique qui les guident dans leurs actes et décisions.

« En vue de la promotion d’une Culture de la Paix, de la lutte contre la violence, d’une éducation visant l’éradication de la pauvreté et le développement durable, le fait que les enfants acquièrent très jeunes l’esprit critique, l’autonomie à la réflexion et le jugement par eux-mêmes, les assure contre la manipulation de tous ordres et les prépare à prendre en main leur propre destin. » (UNESCO, 1999)

Clara Balestra, 28.03.2011

(1)    « a non-aggressive sort of self-expression to be found in many different kinds of art. »

En Suisse romande, l’association proPhilo promeut, développe et soutien la pratique de la philosophie pour les enfants.